Il est bientôt 7h du matin. Depuis deux heures, les gosses jouent au basket sous mes fenêtres, depuis une heure et demi, les filles chantent en se douchant face à mes autres fenêtres, depuis une heure, une cloche tenace tinte pour rassembler les internes, depuis 5 minutes, la sirène de l'école hurle que les cours vont bientôt commencer.
Je suis réveillé, donc, lorsque Marinnah frappe à ma porte. Marinnah Louise Rolande, pour être précis (les noms ici me sont poésie !), est une de mes élèves de terminale. Cela signifie qu'elle va passer son bac en juillet et donc devoir cracher une toute petite dissertation en français, entre autre. Grande, assez foncée, assez jolie, a toujours sur le nez une paire de lunettes à montures dorées et aux oreilles deux boucles d'or qui lui donnent un air d'assistante de direction plutôt inhabituel dans ces campagnes. Que dire d'autre sinon qu'elle vient régulièrement ici et ne manque jamais d'user de ses regards envieux les photos que mes frères m'ont envoyées sur lesquels ils posent en rockers cuir et paillettes ? Je crois bien qu'elle attend l'arrivée du plus grand des deux avec quelque impatience. Cela ne la pousse pas pour autant à écouter mes cours, et moins encore à y participer.
Marinnah a un cours de gym ce matin, ce qui fait qu'elle porte short cotonneux rouge et t-shirt vert vif (l'uniforme de rigueur en de telles circonstances )ce qui est du plus bel effet avec les lunettes et boucles précitées.
- Bonjour Ram'sé (si j'ai bien compris, "ra" est une marque de politesse et m'sé l'apocope de Monsieur, mais c'est une interprétation personnelle) est-ce que tu moi un peu prête le sillichaus et poivre ? Le dérangement pardon.
- Le quoi ? (J'entends rire dans le corridor.)
Elle regarde alors le papier qu'elle tenait à la main, remet les mots dans l'ordre et réessaie, en vain. Elle ne goûte manifestement pas beaucoup la scène.
Je m'approche donc du papier et lis, d'une écriture qui n'est pas la sienne : " Est-ce vous pouvez nous donner un peu de poivre et de chili sauce pour le repas de midi ?"
Voilà, elle voulait du ketchup, il a fallu qu'une copine lui écrive comment demander, et même ainsi... Il faudrait qu'elle bosse le langage des signes en attendant le petit frère.
Il est bientôt 7h du soir, il fait déjà nuit noire, les poules dorment dans leur corbeille. Debout au bord de la route, nous devisons gaiement en regardant passer les ombres de charrettes à zébu lorsqu'on m'agrippe solennellement par la manche.
C'est la bibliothécaire. Ai-je déjà dit que son rire est insupportable ? Au delà de tout. Chaque fois qu'elle me voit, puis en ponctuation de chacune de ses phrases (même pour m'annoncer que le fils de sa cousine a dû être hospitalisé d'urgence) elle émet un gloussement dindonnesque qui se marie au mieux avec sa bedaine de femme riche. (Elle et son mari sont employés à 100% à l'école, mais possèdent en plus quelques maisons et une épicerie qui marche plutôt bien.) Pour compléter ce méchant (de ma part) portrait, sachez qu'elle voue un amour sans limite aux bibelots en plastique fluo made en Chine, aux velours violets, aux fleurs roses en tissus collé et aux bigoudis.
-Pardon David, mais il faut que je te parle. Vois-tu, depuis que tu es arrivé, nous t'aurions bien invité à manger, mais à midi en semaine on n'a jamais le temps, avec seulement deux heures; et puis le week-end, on doit aller faire des achats pour l'épicerie et le dimanche en général, on reçoit des amis, ou de la famille. Donc on ne peut t'inviter, pardon, pardon.
Est-il utile de vous dire, si vous avez lu certains comptes-rendus des invitations que j'ai reçues, que je tâchai de la rassurer, affirmant que ce n'était pas grave du tout, que je comprenais très bien, que c'était normal et tout le reste?
- Alors bon, comme on voulait tout de même t'inviter à manger, on te donne ça.
Et elle m'offre cérémonieusement un sac en plastique transparent contenant deux oeufs, un paquet de spagh et un cube de bouillons.
Il va sans dire aussi que je me suis confondu en remerciements soulagés et non moins cérémonieux.
Il est passé 7h du soir, une fois rentré, la porte trembla. C'était Marguerite (une élève, pas une zébute ! on n'est pas en Europe) et Marina kely. Elles tenaient une large bassine verte avec dedans du jaune. Ça avait dû être des macaronis.
- M'sieur, est-ce que tu peux nous aider ? On aimerait cuire ça parce que bientôt ce ne sera plus bon.
Et de fait, ça avait plutôt une sale gueule dedans la bassine. On m'explique que ce sont les restes du pic-nic d'il y a deux jours et qu'il faut se dépêcher avant que ce soit tout à fait moisi.
Je trouve tout ça assez courageux, mais bon. J'allume le gaz, leur offre mes dernières tomates, plein plein d'huile puis les laisse faire. Il n'était qu'un élément que je n'avais pas prévu : la serviabilité. Maudite serviabilité qui leur fit, alors que tranquillement je rédigeais des questions d'examen dans la pièce voisine, m'apporter une assiette remplie de leur mixture. Il y avait des morceaux de poisson, tiré je ne sais d'où, plein plein d'huile et "c'est déjà abîmé mais je crois que c'est encore mangeable, demain ç'aurait été tout à fait moisi"...
- Merci, mais il ne fallait pas, vous savez !
Et comme elles s'apprêtaient aussi à avaler tout ça, je ne pouvais me dérober. Ah Seigneur, que n'eussé-je donné pour un soupçon d'ingratitude !